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Ça veut dire quoi, « faire » son âge ?

J’ai toujours été nulle pour donner un âge aux gens, et ça ne s’arrange pas en vieillissant.
J’aurai 37 ans en décembre et depuis un bon moment déjà, je mets dans le même sac les moins de 30 ans, qui sont devenus un grand flou artistique de gens “jeunes”.

Quand une candidate de télécrochet que je suis pour le travail, une éblouissante Grace Jones en herbe, me confie avec fierté “j’ai 29 ans, je sais, on ne dirait pas”, sur le moment, je suis incapable de savoir si elle est censée avoir moins ou plus. 23 ans ne m’aurait pas étonnée, mais 29 ans non plus. Comme si tout se valait. 

Je serais une calamité au jeu de C8, “Guess my age”, dans lequel le candidat perd de l’argent par année d’erreur face à quelqu’un dont l’âge est – à dessein – difficile à estimer.
Michelle Pfeiffer et Antoine de Caunes y feraient sûrement un carton.

Qui devinerait que l’animateur a 63 ans quand il déboule quasi nu à la Nuit du Rugby sur Canal + ?

Idem pour l’actrice américaine, (60 ans en avril prochain), qui a fait une stupéfiante apparition ce week-end sur le compte IG de Gwyneth Paltrow, plus de trois décennies après “Scarface”.

https://www.instagram.com/p/BaNIfwkH-37/

Une femme qui s’entretiendrait de la même manière sans exercer un métier aussi exposé n’aurait probablement pas pêché autant de commentaires ricanants.
Pourtant on ne peut pas vraiment accuser Michelle Pfeiffer de vouloir stopper la course du temps pour rester dans celle des rôles, elle qui a levé le pied depuis quinze ans.

Une comédienne hollywoodienne est toujours coupable de quelque chose.

Même s’il suffisait de creuser un peu le sujet, par exemple en regardant les premiers teasers du “Crime de l’Orient Express” pour voir que la photo de Michelle était trompeuse :

“Ouf”, nous voilà soulagés n’est-ce pas ?
Ouf, Michelle est un peu plus conforme à l’image mentale que l’on se fait d’une femme sur le point d’avoir 60 ans. Ou dix de moins ?

Moi à vrai dire, je ne sais plus.

Au début de l’été, j’ai frôlé l’incident diplomatique lors d’une interview avec Arielle Dombasle, parce que j’avais voulu préciser son âge. C’est une « coquetterie » à laquelle nous sommes souvent confrontés dans mon journal (y compris avec des hommes), où la règle veut que l’on donne toujours l’âge de nos interlocuteurs.

Quand j’avais moins de 30 ans, je défendais farouchement ce principe. Je trouvais que cela aidait à désamorcer le tabou, à se projeter soi-même, que c’était bien de revendiquer son état civil.
Aujourd’hui je ne suis plus si sûre.
L’âge ne devrait pas être un problème, bien sûr. Mais doit-il pour autant être un sujet ?

« Faire son âge. »

Évidemment c’est mon propre rapport à la question qui parle.
Cette dissolution lente au fil de ma vie.
Le fait que je n’aie pas ressenti de « cap » des 30 ans.
Que mon compagnon ait six ans de moins que moi.
Que ma mère ne ressemble ni de près, ni de loin, à l’idée qu’on se fait d’une femme de 72 ans.
Que j’ai longtemps été la plus jeune à mon travail (plus maintenant).

Les repères personnels que j’aurais pu avoir ne se sont pas mis en place.

Je me sens entourée de femmes et d’hommes qui ne “font” pas leur âge. Dans un sens comme dans l’autre, d’ailleurs. À certains je donnerais plus qu’ils n’ont. La boussole est cassée, et au fond, ce n’est pas pour me déplaire.

Hier, pour remplir un dossier administratif, j’ai joint un Photomaton vieux de 3 ans. Pas terrible mais le seul que j’avais sous la main. Ça me paraissait faire l’affaire.
Je ne me serais jamais dit ça il y a dix ans. Il aurait fallu, à toute force, une photo récente, toute fraîche, pour que la photo soit juste.
Quand je vous dis que la boussole est cassée.